Quatre ans après l’adoption de la loi Molac en 2021, la commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport du Sénat a souhaité évaluer son application. La conclusion ? » Sans sursaut politique et sociétal fort, ces langues seront quasiment éteintes d’ici une à deux générations.«
Quattru anni dopu à l’approvu di a lege Molac in u 2021, a cumissione di a cultura, di l’educazione, di a cumunicazione è di u sport di u Senatu hà vulsutu valutà a so appiegazione. A cunclusione ? « Senza soprasaltu puliticu è sucetale forte, ste lingue seranu guasi spente da quì à una o duie generazione. »

La Constitution (art. 75-1) reconnaît l’appartenance des langues régionales « au patrimoine de la France », cependant leur utilisation et leur visibilité se sont progressivement estompées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Rapport de la commission d’enquête du Sénat déposé le 15 octobre 2025 (n° 31 – 2025-2026),
Quatre ans après l’adoption de la loi Molac en 2021, le Sénat, à travers sa commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport a souhaité évaluer son application. Parce que la transmission familiale a quasiment disparu et que l’avenir de ces langues dépend désormais de l’école, les rapporteurs ont concentré leurs travaux sur les dispositions relatives à l’enseignement. Il en ressort un rapport sans concession lequel formule une liste de 23 axes d’action concrets et détaillés qui concernent les 70 langues régionales de France.
Une statistique optimiste qui occulte une situation plus inquiétante
Dans leur rapport rendu en octobre 2025, les sénateurs notent tout d’abord que le nombre d’élèves du premier degré apprenant une langue régionale au sein des secteurs public et privé sous contrat a augmenté.
À la rentrée 2023, plus de 107 000 élèves de primaire suivent un enseignement de langue vivante régionale. De la maternelle au lycée, ce sont 168 000 élèves qui sont concernés. Les effectifs de primaire sont en progression de 47 % entre 2021 et 2023, soit une augmentation de près de 35 000 élèves. Cette augmentation est d’autant plus remarquable que sur la même période le nombre d’écoliers chute de 172 000 en raison de la déprise démographique.

Nombre d’élèves du premier degré suivant un enseignement de langue régionale (public et privé sous contrat)
D’abord limité au basque, au breton, à l’occitan et au catalan, l’enseignement des langues régionales a progressivement été élargi au corse (1974), au tahitien (1981), ou encore aux langues régionales d’Alsace et langues régionales des pays mosellans.
Schéma d’après Ouest France
Cependant cette réalité numérique cache une situation plus inquiétante, liée notamment au manque de moyens de la filière. Malgré des avancées en termes de reconnaissance, le nombre de locuteurs continue de s’effondrer. Aussi, la commission a adopté 23 recommandations visant les objectifs suivants : renforcer leur enseignement, mieux valoriser ces langues tout au long du parcours scolaire et former davantage d’enseignants capables de les transmettre.
« L’immersion a prouvé son efficacité pour former des locuteurs de bon niveau sans préjudice de la maîtrise par les élèves du français et des autres savoirs fondamentaux à la fin du primaire. » Rapport du sénat octobre 2025 (n° 31 – 2025-2026)
L’urgence étant, soulignent les sénateurs, de donner les moyens concrets de la préservation et la transmission des langues régionales. À cette fin, la commission a défini cinq axes d’actions, « qui doivent être mises en œuvre sans délai » car, si rien ne change, ces langues « pourraient être définitivement éteintes à court terme ». « Leurs locuteurs étant très majoritairement âgés de plus de 60 ans – témoins d’une transmission dans un cadre familial aujourd’hui quasiment disparue – la plupart des langues régionales s’éteindront en l’espace d’une génération si une politique publique ambitieuse n’est pas mise en œuvre immédiatement. »

La commission propose la sécurisation financière des réseaux privés associatifs d’enseignement privé, tel que l’est Scola corsa. « Ces réseaux participent à la sauvegarde des langues régionales et leur action est reconnue par l’État depuis plus de 30 ans. » Photo Skeaska
La carence en moyens humains
« La carence en moyens humains est le principal frein au développement de l’enseignement des langues régionales. Pour y remédier, une triple action est nécessaire : utiliser davantage les ressources dormantes de l’Éducation nationale, renforcer la place de ces langues dans la formation initiale et accroitre les efforts dans l’accompagnement des personnels (formation continue, matériel pédagogique).
De même, les sénateurs soulignent l’importance de mieux valoriser les langues régionales tout au long de la scolarité. « D’autant que la population concernée indique être attachée aux langues régionales ; et que leur renouveau passe nécessairement par un apprentissage scolaire ».
Sur le plan pédagogique, « la mise en évidence de la qualité des résultats, en français, des élèves bilingues » devrait permettre cette valorisation. Par ailleurs, « une meilleure reconnaissance passe [également] par la possibilité de composer certaines épreuves des examens (brevet, baccalauréat) en langue régionale ainsi que par la mise en place d’une certification du niveau de langue.
Il s’agit, entre-autre, de pallier la politique mise en œuvre dès la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle caractérisée « par une farouche volonté d’éradiquer, au nom de l’unité nationale, les particularismes locaux ».
Aujourd’hui, « la promotion des langues régionales passe par leur inscription et leur visibilité dans l’espace public » concluent les sénateurs.
La loi Molac promulgée en 2021
La loi relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion, dite « loi Molac », vise à apporter des solutions concrètes à ce déclin des langues à travers trois axes : renforcer leur enseignement, sécuriser leur usage dans l’espace public et reconnaitre leur valeur patrimoniale. Adopté dans un large consensus, ce texte a fait naître de grands espoirs et attentes parmi les défenseurs des langues régionales, mais aussi beaucoup d’incompréhension et de la colère à la suite de la censure par le Conseil constitutionnel de deux de ses articles, dont celui relatif à l’enseignement immersif.
La loi Molac prévoit notamment :
· un renforcement de l’enseignement des langues régionales : l’État et des collectivités territoriales deviennent les acteurs de la promotion, de l’enseignement et de la diffusion des langues régionales. En effet, dans le cadre de conventions entre l’État et les collectivités territoriales, leur enseignement peut avoir lieu lors des heures normales de cours.
· Une clarification de la participation financière des communes à la scolarisation de leurs élèves dans des établissements privés d’enseignement bilingue.
· La levée des restrictions pour l’enseignement des langues régionales à Mayotte.
