
De la première revendication de 1971 aux écoles immersives
Cette histoire n’appartient pas à une association : elle appartient à tous ceux qui la font — et à tous ceux qui la rejoindront. Elle a cinquante ans, et elle commence à peine.
Bastia, Biguglia, 6 septembre 2021. Des cartables, des parents émus, une cour de récréation… la rentrée des classes est en apparence ordinaire. À un détail près : les classes qui ouvrent leurs portes sont totalement immersives — l’accueil, les cours, les jeux… tout s’y passe en corse. Beaucoup évoquent une naissance. C’est en réalité une renaissance. Car cette rentrée, des Corses l’attendaient depuis cinquante ans.
En 1971, déjà, à Corti comme à Bastia, d’autres portaient semblable exigence : rendre leur langue à ceux qui en avaient appris la honte. Cette exigence avait un nom : Scola Corsa.
« A lingua si more » — le cri des années 1970
Dans la Corse des années 1970, le corse se parle encore — mais de plus en plus bas. Il survit dans l’entre-soi : la rue, le café, le village, les anciens. Ailleurs, il s’efface. Non qu’on l’interdise encore : ce temps-là est passé. Pendant des générations, l’école de la République a puni les enfants surpris à parler corse, raillé ceux qui peinaient en français, répété que cette langue n’en était pas une — un patois, un parler de pauvres, un obstacle. La leçon est apprise. Les Corses l’ont faite leur. Les parents, soucieux de l’avenir de leurs enfants, ont intégré l’idée que parler corse est un handicap, et que l’ascension sociale, la réussite, passent par une unique voie : le français. Alors, ils cessent de transmettre. È tandu si pianta a trasmissione.
Une chanson de l’époque croque cette aliénation avec une ironie mordante — une mère lève vers son fils un regard d’admiration : lui, au moins, sait des choses qu’elle ne saura jamais. – « O mo figliolu quant’ellu ne sà, i linsoli i chjama « les draps » – Comme il en sait des choses mon fils ! I linsoli il les appelle : les draps).
Ainsi, quand en 1951 la loi Deixonne — qui autorise l’enseignement de langues régionales — ignore le corse, nul, parmi les élus de l’île, ne s’en émeut ; nul ne réclame, nul ne proteste. Eux aussi ont fini par croire que leur langue ne valait pas d’être enseignée.« A lingua hà da more, a lingua hè cundannata, è a prima cundanna vene di i corsi stessi. »

1920.
Placardée dans les écoles, cette affiche condamne doublement la langue. Elle interdit purement et simplement de la parler. Elle assimile son usage au fait de « cracher par terre ».
La langue va mourir, la langue est condamnée — et la première condamnation vient des Corses eux-mêmes.
C’est par ces mots que Dumenicu Antone Geronimi, l’un des artisans de la codification de l’écriture du corse, l’affirme sans détour. Hier encore interdite à l’école, dévalorisée dans les esprits, abandonnée par ses propres locuteurs au nom de la promotion sociale, la langue commence à mourir. Les enfants la comprennent encore, la parlent de moins en moins, ils ne la transmettront jamais.
De ce constat, ressenti comme une blessure, naît en 1971, à Corti et à Bastia, la première association Scola Corsa, fondée par deux militants de la langue, Carlu Castellani et Ghjuvanu Stromboni. Mais si deux hommes lui donnent son acte de naissance, Scola Corsa n’est pas l’idée de quelques-uns : elle est le fruit d’un mouvement qui soulève alors toute une génération, U Riacquistu — la réappropriation. Partout dans l’île, on rouvre les yeux sur ce qu’on avait laissé s’endormir : les chanteurs redécouvrent les voix anciennes, les poètes écrivent de nouveau en corse, les instituteurs s’interrogent, les familles se souviennent. Reprendre sa langue, reprendre sa mémoire, reprendre son destin : c’est un seul et même geste, et Scola Corsa en devient l’un des bras.
Le mot d’ordre est simple, presque désarmant de simplicité : que les Corses puissent apprendre leur langue. Et puisque l’État ne le permet pas, on le fera sans lui. Le 12 mars 1971, à 18h15, dans une salle du lycée Pasquale Paoli de Corti, s’ouvre le premier cours de corse ; les inscriptions atteindront bientôt 180 élèves — collégiens, lycéens, adultes. À la rentrée suivante, des cours s’ouvrent à Bastia, à Aiacciu, jusqu’à Paris. Dès 1972, ces groupes se fédèrent aux quatre coins de l’île et au-delà. Des cours s’organisent le soir, dans des salles prêtées, autour de bénévoles qui inventent tout — car rien n’existe. Pas de manuels, pas de méthode, pas de matériel : qu’à cela ne tienne, on les fabriquera. C’est l’époque où paraît Stà à sente o Pè, méthode d’apprentissage conçue par Ghjacumu Thiers et Ghjuvan Battista Chiorboli, outil artisanal et pionnier d’une transmission que plus personne n’assurait.
Cette mobilisation obstinée — campagne de presse, affiches, pétitions — finit par faire plier Paris : en janvier 1973, la loi Deixonne est partiellement étendue au corse, à titre expérimental ; un an plus tard, son application devient intégrale. Le corse entre officiellement à l’école de la République. Vingt-trois ans après les autres, mais il y entre — parce que des centaines de femmes et d’hommes ont refusé d’attendre la permission.
Le paradoxe du sommeil
Scola Corsa ne disparaît pas. Mais vient le paradoxe que connaissent tous les mouvements victorieux : la réussite déplace l’effort. Nombre de ses fondateurs participent à bâtir le système public. Ghjacumu Thiers poursuit son œuvre à l’Université ; Ghjacumu Fusina participe à la structuration de l’enseignement ; Fernand Ettori continue ses travaux universitaires ; beaucoup des animateurs des années 1970 deviennent enseignants, inspecteurs, universitaires ou auteurs. L’énergie militante se déplace vers les nouvelles institutions. Le combat se poursuit sous d’autres formes : produire des manuels, former des maîtres, arracher des heures, des postes, des diplômes.
Les jalons se posent un à un, sur vingt ans. En 1981, l’université rouvre ses portes à Corti — les Corses la réclamaient depuis les années 1960 — et la langue y devient objet d’études et de diplômes. 1990 voit la création du CAPES de langue corse. Enseigner le corse devient un métier, auquel on accède par concours. En 2002, l’offre d’enseignement du corse s’installe dans les écoles de l’île.
La langue corse, qui n’avait vécu que de voix en voix, se donne, en une génération, les outils d’une langue écrite : c’est un continent qui se construit, cahier après cahier. Sur le papier, le corse a tout conquis : l’école, l’université, le concours, les classes bilingues à parité horaire. Sur le papier…
Et, pendant que se mène ce combat interne, l’association, elle, s’assoupit doucement. Pas d’un coup : des grammaires, des méthodes paraissent encore sous le nom de Scola Corsa jusque dans les années 1980 et au-delà. La braise ne s’éteint pas. Mais le feu, lui, a baissé.
Cependant, décennie après décennie, une évidence se fait jour, lentement, cruellement : toutes ces victoires n’ont pas suffi. Une langue enseignée quelques heures par semaine, même par des maîtres diplômés, ne redevient pas d’elle-même une langue vivante. La transmission familiale s’est tarie, et l’institution, malgré tous ceux qui s’y battent, ne la remplace pas.
Or, tout près, au Pays basque ou en Bretagne, d’autres défenseurs de leur langue ont poussé la logique jusqu’au bout. Leur principe tient en un mot : l’immersion. Non plus enseigner la langue, mais enseigner dans la langue — en faire de nouveau la langue de la vie, dès le plus jeune âge.
Il faudra un demi-siècle pour que cette réponse trouve son chemin jusqu’en Corse. Mais quand elle y arrivera, elle réveillera un nom qui n’avait jamais tout à fait cessé d’exister.
2021 — Le flambeau repris
Le nom, lui, n’avait jamais disparu : à Bastia, dans une salle de cours du soir, une poignée de fidèles le faisait vivre depuis des décennies — des adultes penchés sur les subtilités de leur langue, hiver après hiver. C’est ce fil qu’une nouvelle génération vient renouer. Autour de Ghjiseppu Turchini, professeur de corse et militant de longue date de la langue, une équipe se forme pour refonder l’association. Le constat tient en deux phrases. Cinquante ans d’avancées institutionnelles n’ont pas inversé le cours des choses. Si l’on veut que le corse redevienne une langue vivante, il faut faire ce que les Basques et les Bretons ont fait : des écoles immersives – où l’on n’apprend pas la langue, où l’on vit en elle.
Comme en 1971, l’élan déborde aussitôt le cercle des fondateurs. Enseignants, universitaires, écrivains, journalistes, artistes rejoignent le projet : les associations qui, chacune sur son terrain, défendaient la langue — parents d’élèves, praticiens, enseignants — y apportent leur concours. En mars 2021, le congrès d’Eskolim, le réseau national des écoles associatives immersives en langues régionales, se tient à Biguglia, dont la municipalité s’engage aux côtés du projet dès la première heure. Dans la salle, les aînés basques, bretons, occitans, alsaciens et catalans font face aux premiers parents et enseignants corses prêts à se lancer. Deux mois plus tard, une délégation traverse la mer et pousse la porte d’une ikastola : des enfants qui vivent leur journée entière en basque — la preuve, sous leurs yeux, que c’est possible. Auprès de Seaska, qui scolarise en immersion depuis un demi-siècle, les Corses ne viennent pas copier : ils viennent recevoir — une main tendue entre peuples qui ont connu la même dépossession.
Ensuite tout va très vite. Quatre mois entre le retour du Pays basque et la rentrée. Trouver des locaux, recruter des maîtresses, rassurer des familles, réunir des fonds : l’été 2021 est une course, portée par un appel aux dons auquel les Corses répondent. Et le 6 septembre 2021, le pari devient réalité : A Scola Corsa di Bastia ouvre à Toga, celle de Biguglia dans sa commune — 24 élèves, 2 maîtresses, et une langue qui, pour la première fois depuis des générations, redevient celle de l’accueil du matin, des jeux, de la cantine, des comptines.
« Averaghju sempre in mente stu primu ghjornu cusi particulare di a rientrata. Quandu simu intrati in scola, i mo ochji sò cascati nant’a quellu tavullone… Sopra c’era scrittu in grande, Scola Corsa ! è di sottu, u nome di tutti i zitelli. Avà à possu palisà, chi quandu aghju vistu u nome di u meiu, mi sò venute è lacrime è aghju pensatu à a mio Mammone… Qualche simane dopu, Carl’Andia hà principiatu à ragiunà in Corsu, è tandu chi sta lingua chè no pensavamu spenta per sempre in casa nostra, pianu pianu ritrovava à so piazza naturale. Per tutte ste belle stonde, ma sopratuttu per quelle à vene, un puderaghju mai ringrazzià abbastanza, sta manata di « scemi » ch’annu credutu è purtatu stu cusi bellu prughjettu.«
Ghjuvan Michè. Parente di un scularu
L’adhésion à Eskolim inscrit les écoles corses dans une famille plus large, riche de décennies d’expérience — celle des ikastola basques, de Diwan en Bretagne, des Calandreta occitanes, de l’ABCM alsacienne et de la Bressola catalane. Le modèle est éprouvé : associatif, laïc, gratuit, ouvert à tous. Nul besoin de parler corse à la maison pour inscrire son enfant, et c’est bien là le renversement historique. L’école ne vient plus prolonger une transmission familiale qui s’est tarie : elle vient la rallumer.
Grandir, et se battre pour vivre
La preuve est faite dès la première année : les familles répondent. Les inscriptions affluent, et le réseau grandit au rythme d’une école par an. Septembre 2022 : Sarrula è Carcupinu, troisième école — la première en Corse-du-Sud. 2023 : Corti, retour aux sources s’il en est. Dans la ville du premier cours de 1971, des enfants de trois ans font leur rentrée en corse, à quelques rues du lycée Pasquale Paoli. 2025 : Lucciana. Et à chaque rentrée, dans les écoles existantes, une classe de plus, au fur et à mesure que grandissent les enfants : après la maternelle, le cours préparatoire — et avec lui l’apprentissage de la lecture en langue corse.
Une fédération est née pour porter l’ensemble : créer de nouvelles écoles, les fédérer, former les personnels — car enseigner en immersion ne s’improvise pas, c’est un métier qui s’apprend. Et sur le terrain, les inspections le confirment : le modèle fonctionne. Les enfants parlent corse spontanément, entre eux, jusque dans la cour et à la cantine. Ce que cinquante ans de dispositifs n’avaient pas obtenu, quelques années d’immersion l’obtiennent.
Et pourtant, ces écoles se battent pour survivre. Le modèle associatif, gratuit et laïc repose sur un passage obligé : la contractualisation avec l’État, qui prend en charge les salaires des enseignants — le chemin qu’ont emprunté avant elles Diwan et les ikastola, grâce à la loi Debré de 1959. Or l’État fait attendre la Corse.
Les dossiers sont déposés, les délais réglementaires courent, les réponses ne viennent pas. Pendant ce temps, il faut payer : chaque année de silence, c’est l’île qui porte ce que l’État devrait assumer — la Collectivité de Corse, les communes, les donateurs, les bénévoles. Solidarité admirable, mais suspendue à la volonté de chacun : rien n’y est garanti, tout y est à refaire. Ces écoles ne demandent pourtant rien d’autre que d’être traitées comme les autres.
Alors, comme en 1971, la société corse se lève. Les communes délibèrent par centaines en soutien. Des milliers de personnes signent le manifeste, des entreprises s’engagent, le monde du sport, de la culture s’affiche aux côtés des écoles. Le 30 mai 2026, Bastia voit défiler des personnes par milliers — parents, grands-parents, enseignants, enfants, élus de tous bords — derrière une seule exigence : que ces écoles vivent. En juin 2026, six classes, à Bastia et Biguglia, sont enfin contractualisées. C’est une brèche. Elle prouve que la lutte paie. Mais l’essentiel du réseau attend toujours, et chaque rentrée se prépare dans l’incertitude.

2026.
Appel à la manifestation en soutien à Scola corsa et pour une langue vivante. 2000 personnes ont répondu présent.
Cinq ans après la rentrée fondatrice, le chemin parcouru se mesure : plus de 200 élèves, 5 écoles — Bastia, Biguglia, Sarrula è Carcupinu, Corti, Lucciana — et 33 salariés, enseignants et animatrices en langue corse, qui font vivre la langue du matin au soir. Une sixième école ouvrira à la rentrée 2026 à Serra di u Fium’orbu : après le nord, le sud et le centre, la plaine orientale — l’immersion gagne, année après année, toutes les terres de l’île. Voilà ce que 24 élèves et 2 maîtresses sont devenus en cinq rentrées. Voilà ce qu’une île peut faire quand elle décide de ne plus attendre.
Cinquante ans plus tôt, il avait fallu trois ans de campagne pour faire plier Paris sur la loi Deixonne. L’histoire, ici, a une constance : rien n’a jamais été donné ; tout a toujours été arraché.
Une école presque comme les autres
Il y a plus d’un demi-siècle, dans des salles prêtées, de l’île et du continent, des Corses par centaines s’asseyaient à des pupitres pour réapprendre la langue qu’on les avait convaincus de désapprendre. Aujourd’hui, dans les écoles Scola Corsa, du nord au sud de l’île, des enfants jouent, comptent, lisent et rêvent en corse — sans savoir qu’ils sont la réponse à ce cri de 1971.
Entre les deux, la revendication est la même : se réapproprier la langue, pour ne pas perdre ce que nous sommes. Mais une chose s’est inversée, et elle change tout. En 1971, la première condamnation de la langue, comme le disait Geronimi, venait des Corses eux-mêmes. En 2026, son premier salut vient d’eux : des parents qui inscrivent leurs enfants, des maîtresses qui inventent chaque jour, des communes qui délibèrent, des milliers de personnes dans les rues de Bastia, des donateurs anonymes qui font vivre les écoles. La honte apprise s’est muée en fierté reconquise.
Car il faut le dire, et les parents l’ont compris mieux que personne : ce qui se joue dans ces écoles dépasse U Riacquistu, dépasse même la sauvegarde d’une langue qui fait la richesse du patrimoine de l’humanité. Les recherches sur le plurilinguisme convergent : un enfant élevé dans deux langues gagne en souplesse d’esprit, passe d’un point de vue à l’autre avec plus d’aisance, apprend les langues suivantes plus facilement — le corse, langue romane, ouvre grand les portes de l’italien, de l’espagnol, du portugais. Et il y a ce que les études mesurent mal mais que les parents voient : un enfant qui connaît ses racines ne se replie pas sur elles — il s’appuie dessus. Enraciné sans être enfermé, il regarde le monde avec la curiosité tranquille de celui qui sait d’où il vient. C’est cette richesse-là, autant que la langue, que les familles viennent chercher — dans ce presque qui change tout.
Cette histoire n’appartient pas à une association : elle appartient à tous ceux qui la font — et à tous ceux qui la rejoindront. Elle a cinquante ans, et elle commence à peine.

